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Improjazz N°12 février 1995

Improjazz N°12 février 1995

Plus qu’une simple étiquette d’un courant musical, la dite "nouvelle génération" est surtout révélatrice de personnalités marquées, non par goût de la provocation, mais plutôt par l’affirmation d’une certaine force de caractère qui est le point commun de bon nombre de ses représentants. Thierry MADIOT, tromboniste parfois à contre-courant des canons du milieu musical en est une illustration remarquable. Il a confié à l’équipe d’IMPRO-JAZZ. ses aspirations en matière de musique lors d’une rencontre, il y a quelque temps. Voici donc quelques temps forts de cette conversation montrant une originalité de style clairement affirmée, sans concession, et en toute simplicité. Après le numéro consacré à Noël AKCHOTE (le 7 pour être précis), l’occasion est à nouveau donnée de battre en brèche l’envie d’assimiler des personnes différentes sous une même appellation. On notera d’ailleurs une fois de plus que la couveuse est une très vieille histoire. Tout fout le camp, cette fois pour notre plus grand plaisir.

IMPROJAZZ : Peux-tu nous parler de ton parcours musical ?

Thierry MADIOT (TM) : Dans mon enfance, j’ai eu des contacts assez ténus avec la musique. La radio, c’était Europe 1 ou France-Inter. J’ai écouté un disque ou deux comme Les Quatre Saisons ou du Sidney Bechet. Puis plus tard, ce fut te l’inscription à l’harmonie/fanfare de la ville d’Allonnes, située dans la banlieue du Mans, ce qui était un moyen d’offrir un peu de culture aux classes moyennes. En fait, j’ai passé les vingt premières années de ma vie à Allonnes, même si je suis né à Compiègne. J’avais 12 ou 13 ans. On défilait avec la fanfare. Dans le répertoire de l’harmonie, ce qui m’intéressait le plus, c’était un morceau de Glenn Miller et un autre de Duke Ellington. J’ai découvert par hasard une émission sur le jazz qui passait tous les jours sur France-Musique (les "To Duke"). J’avais quinze ou seize ans. Armand (Meignan) organisait un concert et ce fut mon premier concert. J’ai pu écouter ainsi T exier, Portal et Lubat. Puis, il y a eu le Festival du Mans. J’y allais en vélo. Je n’y connaissais rien et j’y ai pu écouter CODONA (Ndlr : le trio Colin Walcott, Don Cherry et Nana Vasconcelos) . J’ai fini par demander à Armand de travailler dans le cadre du festival. Le soir où j’ai découvert Albert Mangelsdorff à 18 ans, ce fut une révélation et c’est sans doute ce qui m’a déterminé à m’orienter vers la musique plutôt que vers autre chose. J’ai refusé de faire certains travaux qu’on me proposait (enseigner le trombone) pour plutôt travailler mon instrument. Plus tard j’ai vu Yves Robert qui est mon ainé de 5 ans et je me suis dit : il faut encore travailler pour arriver à ce niveau-là dans cinq ans. ( Ce sont aussi d’autres points de repère, sans être des maîtres). J’ai travailler aussi trois ans dans une classe d’électro-acoustique au conservatoire de Nantes. ( Mais je ne suis jamais rentré au conservatoire). J’ai tou­jours fait du free à côté. Je n’ai passé aucun prix de conservatoire. Le dernier prof que j’ai eu, c’est Benny SLUCHIN qui est soliste à l’Ensemble Intercontemporain. Ca m’a toujours servi sur le plan du travail tech­nique.

IMPROJAZZ : Est-ce que le choix du milieu jazz ne s’est pas fait parce que les rencontres sont plus faciles que dans le milieu classique ?

TM : Pour moi, ce n’est pas vraiment comme ça. C’est plutôt qu’en "jazz", on peut jouer et on ressent ensuite un besoin technique. C’est un apprentissage a pos­teriori par opposition au classique où l’aprentissage est plutôt a priori. Certains instrumentistes arrivent dans le milieu du classique à faire des choses a posteriori en travaillant avec des compositeurs, comme Joëlle Léandre par exemple. C’est quelque chose que je trouve fantastique mais ce n’est pas mon cas.

IMPROJAZZ : Penses-tu que tout ce travail a priori, cette acquisition du bagage technique peut être un frein ?

TM : C’est plutôt parce que je n’avais pas envie de jouer comme untel. Je n’avais pas envie de copier. Je voulais dès le départ faire un truc qui corresponde à ma personnalité. Il faut que ça vienne de moi Quand tu veux devenir un musicien professionnel, plusieurs choix s’offrent à toi soit tu es déjà un virtuose et tu vas pouvoir approfondir ta pensée personnelle, soi techniquement tu n’es pas abouti et c’est ta personnalité qui va aussi te guider dans tes acquisitions techniques.

IMPROJAZZ : Le fait d’être pauvre techniquement pourrait-il définir un mauvais musicien, sans être spécialement ton cas ?

TM : Non, pas du tout. Mais si tu joues vite, que tu as une grille précise, tu vas impressionner les gens. Je ne dis pas que ce n’est pas bien, mais ce n’est pas du tout mon mode de fonctionnement. Si à une époque on m’avait demandé et si on me demande encore de jouer quelque chose que je ne ressens pas, je n’y arriverais pas. Tout ce dont je ne sens pas l’utilité (de faire telle ou telle chose), je ne saurais pas la jouer. Maintenant je peux jouer de plus en plus vite par exemple, mais c’est venu naturellement, par envie. " est vrai que ce n’est pas un fonctionnement qui correspond forcément à la "normalité" dans le milieu des musiciens. " ne faut pas s’occuper de la réaction des gens à ce sujet qui peuvent vous déclarer musicien médiocre pour ce simple prétexte. Pour arriver à imposer ce point de vue, il faut se battre. " m’a fallu dix ans en ce qui me concerne.

IMPROJAZZ : Tu ressens une évo­lution de ta part ?

TM : Oui certainement, car depuis 7 ou 8 ans, je n’ai pas fondamentalement changé de personnalité et je commence à sentir que je peux passer du stade concert au stade disque de mieux en mieux parce qu’il y a quand même une grosse différence entre les deux. " se passe des choses. Je n’ai jamais voulu faire un disque à tout prix. C’est comme je disais tout à l’heure, j’aime faire les choses quand j’en ai envie. Je commence à avoir des projets de ce niveau. C’est un phénomène assez nouveau.

IMPROJAZZ:Sens-tu qu’il y a une émulation positive entre toi et ceux que tu fréquentes ?

TM : La question est claire (rires). En ce qui concerne mes rapports avec Noël (Akchoté) par exemple, depuis le temps qu’on fait des choses ensemble, pas forcément des groupes d’ailleurs, la réponse est oui. On a des personnalités différentes mais on s’accorde plutôt bien. L’ASTROLAB, pour parler de ça, c’est un jeu de renvoi d’idées, d’échos, qu’on peut avoir les uns des autres parce qu’on se connait bien, tout en étant différent. Quand j’émets une idée, suivant ce que l’autre me renvoie, je peux juger de la valeur de cette idée.

IMPROJAZZ : Dans le concept de l’Astrolab, est-ce qu’il n’y a pas un côté militant ?

TM : (Rires). Si, évidemment, dans la mesure où nous mettons de l’argent dedans, l’on peut considérer qu’il y a un aspect militant. Mais d’un autre côté, on ne cherche pas à convaincre les autres, on fait ça pour nous. On fonctionne comme une compagnie de dans ou de théâtre qui travaille avec des lieux, donc avec d’autres producteurs. C’est une structure asso­ciative. On fonctionne comme ça avec les Instants Chavirés, par exemple. Demain, on peut fonctionner de la même façon avec un label, par exemple. On fait fonctionner la structure avec des gens qui ont des compétences spécifiques. Il y a une telle pression des festivals ou des organisateurs qui vous enferment très vite dans une catégorie (moderne jazz européen, par e­xemple) que le fonctionnement suivant cette structure en regroupant des gens différents permet d’éviter une classification rigide.

IMPROJAZZ : N’as-tu pas le sentiment qu’un quiproquo peut s’installer avec tout ce qui se dit sur la "nouvelle génération" ?

TM : Il n’y a pas vraiment de quiproquo, car par le biais de cette assimilation à une génération, on arrive à présenter beaucoup de choses différentes. Petit à petit, ce sera une façon de nous rendre un peu incontournables, je l’espère, sans forfanterie. Montrer qu’on existe, en développant chacun ses propres idées. On essaiera de pousser pour s’imposer. Jouer dans un endroit comme le festival du Mans, exemple, c’est finalement assez positif.

IMPROJAZZ : Est-ce que ce qui se passe aux Instants Chavirés n’est pas un phénomène assez parisien ?

TM : Non, parce qu’on voit des projets qui se font à Verdun (Association « Vu d’un Oeuf »), par exemple. On a même projets communs donc ça commence à bouger ailleurs. Mais il y aura toujours ce petit problème parisien qui domine le reste. Paris, ça a malgré tout d’énormes avan­tages sur le plan culturel.

IMPROJAZZ : Une chose comme l’ARFI, est-ce que ça a eu une influence sur vous ?

TM : D’un certain côté, oui, car on a pu voir des musiciens se structurer eux­ mêmes. En cela, la démarche a valeur d’exemple. Par contre, sur le plan musical, ce moment ça me parait plus contestable. (Par exemple, on voit des musiciens qui sont stagiaires ARFI pendant trois ans pour certains), le fonctionnement parait très fermé. C’est très lourd. Quand on les croise, les relations sont un peu difficiles. On a du mal à communiquer. La seule personne avec laquelle on a un échange très productif, c’est Charles Gil. , lui j’aimerais bien leur piquer). Je trouve que c’est quelqu’un d’exceptionnel. Sans je ne sais pas s’ils auraient tenu si longtemps. Sentimentalement bien sûr, queIqu’un comme Jacques VEILLE ou Jean-Luc CAPOZZO tiennent une place importante, mais ça dépasse le simple cadre de l’Arfi.

IMPROJAZZ : Est-ce que tu aimes le coté un peu visuel du concert, parce que tu sembles très proche de l’instrument ?

TM : Oui, j’ai un rapport très physique avec le trombone. J’essaie d’avoir une démarche intellectuelle mais le rapport physique est aussi très important quand on veut faire passer certaines choses. On ne joue plus seulement avec des notes qui sont des jeux de l’esprit. 1\ y a forcément autre chose : des sons, des timbres, plein de choses.

IMPROJAZZ : Tu es attiré par l’aspect contemporain ?

TM : C’est évident que des gens comme Berio ou Scelsi sont très importants. Quand on voit Giancarlo Schiaffini ou George Lewis jouer des oeuvres con­temporaines, on se rend compte que les frontières sont souvent floues. Je me pose la question, et c’est une possibilité que j’ai d’éventuellement passer des commandes à des compositeurs. Ca se fera peut-être un jour, en gardant ce côté naturel que j’affectionne. C’est vrai que le trombone se prête bien à la musique contemporaine. Il y a d’excellents trombonistes un peu partout, que ce soit en Europe ou aux Etats-Unis. On mettrait du temps à tous les citer. J’essaie de faire mes trucs à moi qui sont bien sûr issus de tout cela.

IMPROJAZZ : Est-ce qu’il y a une démarche politique comparable avec ce qui s’est fait il y a 30 ans avec l’avénement des musiques improvisées en Europe ?

TM : Actuellement, on est incapable de théoriser quoique ce soit à ce niveau-là. C’est impossible de comparer avec tout ce que des gens comme Derek Bailey ont fait. Ce serait prétentieux. Dans 10 ans, on y verra peut-être plus clair sur ce plan. On peut comparer certaines choses sur le plan de la prise de risques. On peut avoir certaines sensations fortes, mais la comparaison s’arrête là. Le reste serait disproportionné. Il ne serait pas sain de fonctionner comme ça. Il faut éviter la prise de tête. Mais les réactions des gens qui sont surpris, qui n’ont pas toujours de point de repère, ça c’est positif. Par exemple quand je joue pour des enfants de sept ans, ils adorent surtout ce que je joue de plus original, sans doute parce qu’ils ne sont pas enfermés dans une école. Avant tout, j’adore la beauté. J’espère qu’un jour j’arriverais encore mieux à exprimer cette chose.

Propos recueillis par Philippe RENAUD et Patrick GENTET.

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