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Concentré d’un entretien avec Henri Jules Julien fin 2007

Concentré d’un entretien avec Henri Jules Julien fin 2007 pour le livre Défrichage sonore" éditions Le mot et le reste

Je suis musicien issu d’une famille non artistique - mon père avait était clairon à l’armée. Je commence : je ne sais rien de rien. J’essaie d’être tromboniste, pas du tout musicien, ni artiste : tromboniste. Je joue la musique des autres en ayant ma petite part à moi, à l’intérieur, des solos qui permettent d’entrouvrir la porte. Puis je bascule vers un peu plus musicien, en prenant en charge des directions : j’amène des réflexions musicales, des espaces sonores particuliers, des manières d’improviser.

A un moment, les différentes pratiques s’opposent, techniquement. Je fais un concert de free jazz et le lendemain je passe au classique contemporain. Ca se passe mal ; j’ai les lèvres en vrac ; j’ai pas le son ; la tête n’y arrive pas. Puis à un moment tout se soude, s’agglomère. Là je peux dire que je suis devenu musicien à part entière. Je travaille pour que le trombone soit une excroissance de moi, presque naturelle, intégrée corporellement. Je ne le sens pas plus, c’est « ma voix ».

Plus tard j’abandonne la volonté de faire strictement de la musique, même si je reste tromboniste - on ne peut pas effacer trente ans de pratique instrumentale qui structurent comme une colonne vertébrale. J’ai une autre volonté. Ca ne me suffit pas d’être tromboniste. A quoi sert de bien jouer une partition et devenir ouvrier spécialisé ? Quel sens y a t-il ? Le sens c’est la musique : s’emparer pleinement du son. Je vais chercher ailleurs - pas uniquement chez les trombonistes que j’ai énormément écoutés pour connaître l’intégrale du panel et intégrer cette culture -, je réfléchis, j’élargis le champ. C’est une volonté.

C’est par les pratiques : sonores, de rapport à la danse, etc. A quoi sert le trombone ? Il n’est pas pratique ! Pour certaines actions, sonores ou musicales, ou artistiques, le trombone est carrément inutile ! Donc après avoir copié, déplacé, transposé sur le trombone ce qu’a fait Fred Frith par exemple - poser la guitare sur ses genoux -, je réussis à jouer du trombone en le regardant dans son entier plutôt que l’avoir collé dans la bouche avec ce gros pavillon. J’explose son côté monodique : j’ouvre à droite, à gauche, je projette le son dans l’espace d’endroits autres que le pavillon. Je construis un langage de la matière sonore.

Partout, dans le monde non industrialisé disons, on joue des instruments qu’on fabrique soi même ou que la famille sait fabriquer, ou que l’on invente. On n’a pas le choix. On ne va pas chez le marchand dire : « moi je veux jouer ça, j’achète ». Partout les gens construisent leur propre instrument ou y accèdent. J’invente, ou je trouve, mon propre tube, ma propre essence d’instrument soufflant : la trompe télescopique. Enfin j’ai une matière personnelle, pour basculer et m’en éloigner si besoin est.

Maintenant, la problématique de la musique improvisée comme champ repéré, revendiqué, l’improvisation comme acte artistique premier, voire revendication politique, m’intéresse moins. Je trouve que l’improvisation en tant que telle est en panne d’idées. Dès qu’il s’y passe quelque chose d’intéressant ce n’est pas parce que c’est improvisé. Ce n’est plus là que ça se joue, c’est ailleurs : être en action, renouveler des choses, réfléchir, c’est autre chose mais je ne peux pas dire ce que c’est. Se revendiquer aujourd’hui de Derek Bailey ou faire la musique sur les mêmes bases que lui, c’est un revival, tout simplement. C’est valable pour l’improvisation en général. J’aurais dit ça il y a dix ans ou cinq ans, on ne m’aurait pas compris un seul instant. Parce qu’improviser, c’était inventer, c’était un synonyme. Or ce n’est pas un synonyme. On peut improviser comme un épigone, faire semblant de jouer, d’improviser, improviser avec des faux-semblants. Donc sur l’improvisation telle qu’elle se pratique maintenant j’ai marqué une rupture.

Concentré d’un entretien avec Henri Jules Julien

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