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avril- juin 2009 Mouvement N°51

Thierry Madiot

La poétique de l’acoustique

Artiste sonore féru d’expérimentation, nourri par la pratique du trombone et de l’improvisation, Thierry Madiot explore la galaxie du son à rebours de la musique électronique et des nouvelles technologies. Via des expériences sonores singulières (« massages sonores », concerts de « trompe »), il remonte à la source du phénomène sonore avec une simplicité neuve, et un réel sens du partage.

Biographie / Né en 1963, Thierry Madiot est joueur de trombone basse. Il est musicien de jazz pendant 10 ans (il se produit notamment avec Marc Ducret et Claude Barthelemy), avant de devenir une figure importante de la musique improvisée européenne, rencontrant régulièrement des artistes tels que la contrebassiste Joëlle Léandre, le saxophoniste Daunik Lazro, le percussionniste Alfred Spirli. Il forme le trio L° avec Seijiro Murayama et Pascal Battus. Avec ce dernier, la danseuse Li-Ping Ting et le plasticien Michel Vogel, il fonde l’association In-Ouïr qui organise de 2004 à 2008 le festival ça vaut jamais le réel. Implanté en Seine Saint Denis, proche du CRIME dans le Nord et du Festival Musique Action, Thierry Madiot est également pédagogue et inventeur d’instruments.

L’improvisation libre est, pourrait-on dire, cette branche de l’art expérimental qui fait fi de l’œuvre achevée, de la trace, de la signature même parfois. Ce qui importe pour les créateurs qui s’y consacrent, c’est l’acte nu, ici et maintenant, l’acte qui pourra mettre au jour des possibles. « Le principal, c’est de découvrir ; ce que l’on a envie d’exprimer au fond de soi et non de jouer ce que les autres désirent entendre », explique Thierry Madiot, dont tout le travail est irrigué par cette autonomie créatrice. La recherche de ce musicien est aussi façonnée par la maîtrise du trombone basse et la conscience du souffle, par l’influence de la musique contemporaine, de la poésie sonore, et de penseurs-créateurs comme John Cage ou Raymond Murray Schafer. S’il se définit comme artiste sonore, c’est pour prendre une distance avec le musicien compositeur et l’instrumentiste virtuose. Pour affirmer aussi que ce qui le travaille, c’est le son, « cette chose qui nous échappe toujours ». Gourmand de tout, il explore les territoires escapes escarpés des musiques expérimentales, en solo ou au sein de collectifs (Rekmazladzep, Topophonie, Lo, In-Ouïr...), collabore avec la compagnie Theodoros Group sur un spectacle autour d’Henri Michaux, et s’engage dans la pédagogie, l’action culturelle et la collaboration avec des amateurs. Thierry Madiot brouille les pistes mais suit quelques fils directeurs, la simplicité notamment ; par refus d’une certaine technologie et par souci de toucher un public large. Après une période où il utilise l’ordinateur, il met de coté la machine. Il veut s’ancrer dans le versant acoustique de la musique, ne pas « obligatoirement abandonner le pouvoir à la technologie électronique et électrique ». Dans cette optique, et pour aller au bout de ses choix esthétiques, il imagine son propre instrument : la « trompe », cousine du trombone et version moderne du cor des Alpes (certaines trompes atteignent plus de dix mètres). En plus d’être légère, maniable et peu coûteuse, la trompe permet de produire un son continu sur une longue durée. L’onde sonore, de forme sinusoïdales, riche en infrabasses et en sons suraigus, se rapproche du didgeridoo et de certains sons électroniques. Depuis 2002, on peut entendre ce curieux instrument dans les concerts de Ziph un orchestre d’une quinzaine de souffleurs, artistes du CRIME(1) et musiciens amateurs, dirigés par Thierry Madiot. Les massages sonores, nés il y a six ans, sont un autre exemple de cette esthétique de la simplicité. Ils ont vu le jour au sein d’ateliers avec des collégiens de la banlieue de Nancy, organisés par le festival Musique Action ; chacun faisait écouter à une seule personne des textures sonores produites en direct à proximité des oreilles. Ce mini-concert intimiste a ensuite été développé au sein de l’association In-Ouïr : « Avec des gestes sonores calibrés, on cherche à atteindre des points sensibles, mais sans savoir où ... Les sonorités entrent en résonance avec le spectateur qui s’en empare avec sa mémoire et sa sensibilité. On transmet une forme de pensée sonore. » Depuis 2002, les massages sonores ont circulé dans des Frac, galeries d’arts, des festivals de danse ; ils ont été expérimentés dans un cadre pédagogique avec des enfants de quatre ans, des pré-ados, des étudiants, des professeurs de musique, et cette année avec des jeunes d’un quartier populaire de Montreuil(2). Ils ont donné lieu à des variations comme le « massage solidien »(3). Ou encore les « massages silencieux » quasi métaphysiques de la danseuse Li-Ping Ting celle-ci module l’atmosphère en filtrant le son ambiant au travers de récipients. La forme la plus récente est le massage vocal, expérimenté cette année, à l’occasion de Lille 3000. Trois duos d’artistes vont pratiquer chacun un massage pour deux personnes avec le son du souffle, de la voix, et les sonorités des langues européennes. Le massage sonore est comme une loupe ; il nous fait percevoir la richesse poétique du phénomène acoustique, la sensibilité de l’auteur et notre propre imaginaire auditif. Car c’est un fait : nous entendons ce que nous sommes. Alors que certains parlent d’une objectivité de la musique, vue comme une somme de rapports mathématiques dénuée d’affects, Thierry Madiot tient à affirmer le contraire : « Il y a une subjectivité de l’écoute : tout le monde entend de manière différente des objets sonores identiques. » Le Sonarium, présenté en mai aux Instants Chavirés à Montreuil, permet justement de croiser les subjectivités auditives. Cette « install’action » conserve les qualités découvertes dans les massages sonores, mais s’adresse cette fois à un groupe. Des instruments d’écoute réalisés à partir d’un casque antibruit et de tuyaux, aiguisent notre ouïe et nous font entendre comme jamais des sonorités concrètes, comme les harmoniques d’un gong de métal. Ce qui frappe, c’est le contraste entre les moyens presque dérisoires mis en œuvre et les effets : on redécouvre pour ainsi dire la vibration acoustique. L’émotion ressentie conduit certains auditeurs à s’interroger : « Nos sens sont-ils à ce point anesthésiés par ce que l’on vit ? » « C’est une expérience qui questionne nos modes de perception actuels », confirme Thierry Madiot. Celui-ci pense que l’on devrait aujourd’hui accorder plus d’attention à ce que perçoit le public, « travailler sur le mode de réception de l’art, et non plus seulement sur l’objet artistique et ses conditions devrait accorder plus d’attention à ce que perçoit le public de production ». Cela permettrait de mesurer combien le geste artistique peut transformer ceux qui le reçoivent. C’est bien là pour lui tout le sens du rôle de l’artiste : « La fonction sociale de l’artiste est de transformer tous les sens, de changer la perception, d’apporter la possibilité pour le spectateur de voir sa vie différemment, et de pouvoir agir sur sa vie. »

Naly Gérard

1.Centre régional d’improvisation et de musiques expérimentales, basé à Lille. 2.Thierry Madiot est en résidence en avril à la maison de quartier Lounès Matoub de Montreuil en collaboration avec les Instants Chavirés. Le 11 avril : performance, place de la République. 3.L’auditeur « entend » les sons par contact avec la tête, l’oreille ou tout le corps. Le « massé » étendu sur une planche perçoit les sons produits par le « masseur » à travers la matière du bois.

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